mardi 21 juin 2011

« béarnais », « gascon », « occitan », et graphie, de quoi perdre son latin…

Un texte essentiel pour comprendre les querelles au sujet du nom de la langue occitane en Béarn.


Depuis quelques années, des personnes se présentant comme les gardiens du temple béarnais et gascon ont relancé une vieille querelle qu’on croyait réglée sur le nom de la langue et sur sa graphie. Quelques mises au point s’imposent…


Le « régionalisme » occitan

Historiquement, le régionalisme occitan a été incarné par deux courants...

  • Un courant à l’origine conservateur, voire réactionnaire, en partie monarchiste mais pas exclusivement, apparu d’abord en Provence à partir des années 1854, se réclamant de l’écrivain Frédéric Mistral, courant illustré par les figures de Léon Daudet et de Charles Maurras. Les félibres béarnais et gascons créèrent, en 1896, l’Escole Gastoû Febus et, l’année suivante, la revue Reclams

  • Un mouvement, en partie né au sein du félibrige, dans l’Entre-deux-guerres (Jean Bouzet, de Pontacq est un des éminents grammairiens qui a adapté la graphie classique au gascon), aboutissant en 1945 à la création de l’I.E.O., nourri ensuite des utopies de Mai 68 et post-soixante-huitardes : l’Occitanisme.


La langue

  • Toute langue, à l’état naturel, est dialectalisée, jamais unifiée (l’unification linguistique est le fait de l’action des pouvoirs politiques et culturels, comme pour le Français au XVIe siècle, l’Italien à la Renaissance puis au XIXe siècle). Le fait que l’Occitan soit dialectalisé (gascon, languedocien, provençal, limousin, auvergnat…) est un fait normal scientifiquement et pas du tout remis en cause. En Béarn, l’occitan que l’on parle et que l’on écrit, c’est donc le béarnais : il n’y a aucun problème là-dessus. Il est vrai aussi que, linguistiquement, le dialecte gascon est très particulier.

  • L’Occitan est une langue sans nom : c’est vrai ! Lorsque les langues romanes naquirent peu à peu du latin, à partir du VIIIe-IXe siècles, elles furent toutes nommées du nom générique « roman » (par opposition au latin) et ne trouvèrent un nom que bien plus tard, au cours des XVe et XVIe siècle pour le « langage françoys » par exemple, époque à laquelle déjà l’Occitan commençait à reculer. C’est le poète italien Dante, au début du XIVe siècle, qui a proposé de distinguer la langue del Si, la langue d’Oc et la langue d’Oïl. En Béarn, longtemps, jusqu'au XVIe siècle, on dit "lengatge deu pais". À partir du XVIIe siècle, la langue fut qualifiée de « patois », mot qui viendrait de l'ancien français patoier signifiant agiter les mains, gesticuler puis se comporter, manigancer. Cette étymologie permet de comprendre en partie la connotation péjorative que comporte ce terme : on patoise quand on n'arrive plus à s'exprimer que par geste. Selon une autre hypothèse il pourrait dériver du latin patria (patrie), faisait ainsi référence à la dispersion locale d'une variante d'un langage. Le mot « patois » s'applique alors à tout système de communication langagier autre que le français dominant/dominateur.

  • De même, un « État occitan » n'a jamais eu d'existence historique, nul n’a prétendu le contraire.

  • Ce qui n'existe pas non plus, c'est le "béarnais" en tant que langue. Il n'y a pas de différence notable entre ce qui se parle dans les landes et à Orthez, ou à Pontacq et en haute Bigorre et Comminges, alors que la distance linguistique est plus grande de la vallée d'Aspe à Garlin, que de Garlin à Marmande par exemple. C'est l'histoire particulière de la vicomté de Béarn qui a créé une sorte de "nationalisme linguistique" béarnais.


Deux graphies ? Non, une seule !

  • Quand le béarnais sort de sa "préhistoire", pour reprendre les termes de l'historien Benoît Cursente, c'est-à-dire à partir du moment où nous en avons des traces documentaires, vers 1270, il obéit à des règles orthographiques précises, rigoureuses et claires. Cette graphie, que nous pouvons qualifier d'historique, est avec quelques aménagements celle que la communauté scientifique préconise depuis près de 60 ans et qu'on peut nommer "classique" ou "normalisée". Elle apparaît, dès le XIIIe siècle, respectueuse de l'origine latine de la langue, commune à tous les dialectes d'Oc et exclusivement utilisée en Béarn, ceci jusqu’en 1620, par les vicomtes, tels Gaston VII Moncade, Gaston Fébus, les Albret... leur administration, les Fors de Béarn, les notaires, les églises, catholique et protestante, les écrivains de toute nature. Certes, en 1583, Arnaud de Salette tenta de promouvoir une graphie très localiste, notamment avec le doublement compensatoire de la voyelle finale (ainsi par exemple maâ au lieu de man). Mais ce système ne fut pas adopté et on n'en trouve par la suite que des bribes.

    • À partir de 1620, date du rattachement du Béarn à la France, la langue écrite oublia peu à peu les règles orthographiques. Au cours du XVIIe et plus encore des XVIIIe et XIXe siècles, il n'y a plus de graphie rigoureuse et normée. Chacun écrit comme il le peut, sans grande constance ni logique : ainsi les textes poétiques, ceux de Despourrins par exemple, les textes administratifs, comme les délibérations des États de Béarn... De plus, ces orthographes, très fantaisistes, sont calquées sur la prononciation du français. Elles ne traduisent donc pas une évolution, mais une dégradation du béarnais écrit.

    • Voilà pourquoi, à la fin du XIXe siècle, les félibres béarnais et gascons de l’Escole Gastoû Febus, autour de Simin Palay et Miquèu Camelat, tentèrent de définir une norme d’écriture. Avec difficulté, car quasi chaque région, chaque écrivain avait sa propre orthographe.

    • Le félibrige béarnais et gascon a d'ailleurs abandonné ce flou scientifique : peu à peu, au cours du XXe siècle, avec Jean Bouzet, Roger Lapassade, Jean-Marie Grangé... ; puis officiellement, en adoptant, au début des années 1980, sous la direction de Jean Salles-Loustau, Inspecteur Général de l’Éducation Nationale, la graphie classique.

    • Aujourd’hui, les personnes qui se prétendent défenseurs du "pur béarnais" n'ont pas une graphie sur laquelle ils s'accorderaient… Ils en pratiquent plusieurs, au gré des fantaisies d’auteurs en mal de reconnaissance et dont le seul point commun est un refus obsessionnel de la graphie classique.

  • Cette dernière [la graphie classique] est donc la seule graphie – au sens scientifique du terme – de l’occitan. Pour le gascon, ont notamment œuvré Jean Bouzet, Pierre Bec et Jean Séguy.

    • Elle est, on l'a dit, la graphie historique ;

    • elle est étymologique, faisant apparaître l’origine latine de notre langue ;

    • elle est phonétique : un son s’écrit toujours de la même façon ;

    • elle est ouverte, faisant apparaître la parenté de notre langue avec les autres langues latines ; et, de ce fait, reconnue nationalement et internationalement, pratiquée partout où l’occitan s’étudie et s’enseigne, en Europe, aux Etats-Unis, au Japon…


Quelle analyse faire de la résurgence de la querelle autour de la graphie du béarnais ?

  • Cette prétention à se poser en gardien du "pur béarnais et gascon" est récente, moins de 10 ans, radicalement négative, passéiste.

    En effet, où étaient ces personnes dans les 40 ou 50 dernières années ? Dans le combat pour l'enseignement de la langue ? Non. A la fondation des Calandretas ? Non. Dans l'édition et la publication ? Non. Dans la création artistique ? Non. Dans l'organisation des diverses manifestations culturelles qui ont permis à la langue et à la culture de se montrer ? Non. Dans la création d'outils de communication : radio, hebdomadaire, mensuels pour enfants et adolescents ? Non.

    Vilipender, saccager, détruire... Arrêter tout ce qui se fait pour la défense de la langue et de la culture, revenir sur ce qui s'est fait : voilà la seule motivation. Ils sont passés maîtres dans l'art de jeter le trouble, auprès des élus ou de l'opinion publique, le récent débat sur la signalisation bilingue à Pau, face à une opinion loin d'être gagnée à l'idée de l'intérêt d'une telle signalisation, le montre.

    Ces misérables miasmes traduisent un passéisme total, comme si le Béarn s'était arrêté en 1914, et une fermeture absolue à la société béarnaise telle qu’elle est, diverse et composite ; au projet de revivification, avec une population issue d’origines diverses, de la langue, dans le monde moderne, et dans un esprit d’ouverture et d’enrichissements.


  • Elle est le signe d'une ignorance épaisse et d'une grande malhonnêteté.

    • Ces personnes sont incompétentes dans la lecture des textes béarnais historiques, quand ceux-ci s’écrivaient de façon rigoureuse et normée. Ce sont des imposteurs, se prétendant tour à tour linguistes, historiens, juristes mais n’ayant aucune compétence scientifique reconnue par leurs pairs : des universitaires et présidents de sociétés culturelles et scientifiques béarnaises, MM. Bidot-Germa, Biu, Cursente, Darrigrand, Hourcade, Roumieu, ont dénoncé ces abus, devant la presse, le 16 avril 2009, puis par lettre adressée au président du Conseil Général des P.-A., en juin 2009.

    • Régulièrement, certaines de ces personnes se prévalent, abusivement et sans vergogne, de travaux scientifiques, à l'insu même de leurs auteurs, ceux-ci avertissant quand ils en sont alertés que "[leurs] travaux ne peuvent servir de caution" et appelant à "un peu d'honnêteté" ! Ainsi Jean-Pierre Cavaillé, chercheur à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, Xavier Ravier, et Pierre Bec, éminents linguistes et spécialistes reconnus du gascon ou Michel Banniard, sociolinguiste et historien des langues romanes.

      Car cette coterie autoproclamée "béarnaise et gasconne" est experte en citations tronquées, sorties de leur contexte, en manipulation des mots, en falsification des idées des autres.

  • Son révisionnisme en matière linguistique et historique est effréné.

    • Linguistique, d’abord. Quand ces personnes prétendent revenir à une graphie traditionnelle, elles ne se réfèrent qu’à la tentative des félibres, tels Simin Palay, à la fin du XIXe siècle : mais on a vu comment l'Escòla Gaston Febus en est venue au système graphique historique, c’est-à-dire à la graphie classique. Les graphies que d'aucuns voudraient voir utiliser ne sont donc nullement des graphies traditionnelles du béarnais.

    • Révisionnisme historique, ensuite. On peut lire, sur le site internet de ces personnes que « le béarnais et le gascon ne forment pas un dialecte occitan. En témoignent les "lois d'Amour" promulguées à Toulouse en 1356, qui excluaient l'usage du gascon dans la poésie, car il était perçu comme une langue étrangère ("lengatge estranh"). En témoignent les linguistes depuis le XIXe siècle, de A. Luchaire à P. Bec qui a confirmé que le gascon était langue proche mais distincte de l'occitan languedocien au moins autant que le catalan »… Nul ne nie que le gascon constitue un dialecte à part dans l’ensemble d’Oc ; mais lengatge estranh veut dire langage étrange et non « étranger »… En appeler à A. Luchaire et P. Bec, en déformant et falsifiant leurs écrits et leur prêtant une opinion inverse de la leur est grossier. Personne ne témoigne, sauf dans les fantasmes de ces cacochymes obtus !

      Révisionnisme historique également, quand ces individus oublient l'histoire du béarnais, et vont même jusqu’à affirmer des mensonges historiques : « Récemment, peut-on lire encore sur le même site : « il a été démontré que la singularité de la langue gasconne était acquise vers l'an 600 (exemple du f devenu h aspiré). Or, à ce moment là, les autres parlers d'O n'avaient pas encore émergé du latin parlé tardif ». C'est absolument faux, d’un point de vue scientifique. Ces individus s'appuient sur des recherches dans le domaine linguistique, mais aucune dans le domaine historique ou de la sociolinguistique rétrospective. Le professeur Michel Banniard a montré que le parler roman archaïque, ou protoroman, n'émerge lentement du latin parlé tardif qu'aux VIIIe - IXe siècles, et que ce protoroman, indistinct (nul gascon encore), poursuit son évolution jusqu'aux stades où il accède en tant que tel à l'écriture entre le IXe et le XIIe siècle (Du latin aux langues romanes, Nathan Université, 1997, p. 7-10, 17, 36...). Quand à la Gascogne, Béarn y compris, nous n'avons pas de documentation écrite avant le XIe siècle : c'est ce qui fait dire à Benoît Cursente qu'elle est auparavant encore "en protohistoire" (Des maisons et des hommes, La Gascogne médiévale. XIe-XVe siècle, PUM, p. 25). Et encore, ces premiers textes gascons sont en latin. Tel est le cas aussi des premiers textes béarnais, les Fors. Les premiers textes en béarnais n'apparaissent que dans la décennie 1270 : ils sont alors, et tout au long des XIVe, XVe et XVIe siècle, conformes à la graphie classique (D. Bidot-Germa, Un notariat médiéval. Droit, pouvoir et société en Béarn, PUM, 2008, p. 39-45).

      C'est dire l'impéritie et la malhonnêteté de ces personnes au toupet aussi grand que ridicule. Une telle imposture intellectuelle, un tel révisionnisme ne peuvent que se discréditer auprès de la communauté scientifique, culturelle, nationale et internationale.

      Mais il y a plus grave...


  • Ces personnes n'hésitent pas à employer des méthodes fascisantes...

    • Elles font preuve d'un intégrisme fortement teinté de racisme. Ces personnes sont les suiveurs de l'inventeur et manipulateur de concepts tels que « la race que raceye » ou « la civilisation de la garbure... » (opposée à celle « du couscous »), expressions chères à leur maître à penser et ex candidat du Front national.

    • S'adonnant à des dérapages écrits fréquents dans leur feuille mensuelle et leurs courriers nauséabonds

    • Ces personnes lâchent régulièrement des remarques sur les identités jugées "béarno impures" de certains militants ayant consacrés leur vie et leur carrière à la défense de notre langue et de notre culture. N'hésitant pas à inventer ainsi le délit de faciès patronymique contre ceux que « le Béarn a accueillis » stigmatisés et qui sont à dessein opposés à de « Béarnais pour de bon » ! On a même eu plus odieux encore, avec des propos infamants à l’encontre d’une personne tragiquement disparue à Lescar. Comment ne pas faire le rapprochement avec les écrits d'Extrême Droite des années 30 ?

    • L'agressivité extrême, l'inversion des valeurs (n'a-t-on pas traité l'occitanisme de « totalitarisme » comme on dénonçait la démocratie à la vieille de la guerre de 39 ?), et une pression incessante sur les élus... constituent, là aussi, des méthodes fascisantes.