jeudi 19 janvier 2012

La langue française est-elle « la langue de la liberté » ?

Un texte de Anne-Marie Kervern (Adjointe au Maire de Brest, Groupe des élues de l’Union Démocratique Bretonne) qui décode le discours de Jean Luc Mélanchon à Brest en apportant des notions précieuses. Le rapport avec le béarnais ? le même qu'avec toutes les langues dites minoritaires, qui subissent les assauts de l'ignorance et de l'arrogance de gens persuadés qu'on peut les classer selon une échelle de valeur (ou simplement d'utilité), et par conséquent, si on se laisse aller à la jacobinerie, se passer de certaines... Il est donc indispensable de se serrer les coudes et puiser dans l'expérience de chacun pour contrer ce type de pensées.


La langue française est-elle « la langue de la liberté » ?

Jean Luc Mélenchon en est persuadé, et tout ce qu’il souhaite de bon aux petits Français, comme d’ailleurs aux immigrés primo-arrivants, c’est d’accéder à l’émancipation par la « langue de la liberté ». Il l’a encore redit lors de son passage à Brest, en conclusion de sa déclaration sur les langues régionales. André Le Gac qui l’interrogeait à ce sujet semble content de sa réponse, comme d’ailleurs les militants du Front de Gauche qui font circuler ses propos avec une évidente satisfaction.

Alors, pourquoi moi, Anne-Marie Kervern, élue en charge du dialogue interculturel à Brest, notre groupe UDB et les militants UDB dans leur ensemble, ne pouvons- nous nous satisfaire de cette réponse, et même devons-nous la combattre ? C’est tout simplement parce que Jean-Luc Mélenchon a le front de nous resservir un plat toxique qui semble tout droit sorti de la cuisine Sarkozyste.

Petite explication de texte : quand Sarkozy choque toute l’Afrique et toute la planète en parlant de l’Homme africain qui n’est pas encore entré dans l’histoire, que fait-il exactement ? Il essentialise l’Homme africain, c'est-à-dire qu’il s’appuie sur de prétendues différences de « nature » entre les hommes pour mieux les hiérarchiser et leur attribuer un rôle social spécifique. C’est le dominant qui hiérarchise et attribue les rôles. Essentialiser est toujours un acte de domination. C’est ainsi que l’on parlera de « nature » féminine (sexisme) ou de la « nature » de tel ou tel peuple (racisme). L’essentialisation a servi de base idéologique à la colonisation, elle sert de base idéologique à la ségrégation, à l’exclusion, à tous les traitements inégalitaires de notre société actuelle. Elle sert toujours les intérêts de l’élite et des dominants, il est important de le rappeler quand on s’adresse à des partenaires de la Gauche.

En affirmant que la langue française est « la langue de la liberté », Jean-Luc Mélenchon ne fait rien d’autre : il essentialise la langue en lui attribuant une nature intrinsèque qui justifie sa supériorité et celle de ceux qui la parlent. Joli tour de passe- passe, non ? La langue française, « langue de la liberté » serait une langue aux qualités linguistiques (clarté, pureté, universalité) supérieures, ce qui, évidemment, ne peut que justifier et refléter, de manière implicite, une « essence » exceptionnelle de ceux qui la parlent !

Cette qualification de la langue française fait pendant à la fameuse déclaration de Bertrand Barrère de Vieuzac, député aux Etats généraux, puis membre de la convention nationale : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la république parlent allemand ; la contre révolution parle italien et le fanatisme parle le basque (…) ».

Les langues auraient donc, selon Barrère et dans le droit fil, selon JL Mélenchon, des natures « intrinsèques » : les unes seraient langues de progrès, les autres, langues de réaction, les unes seraient aptes à parler de liberté et de démocratie, les autres ne pourraient, ne sauraient exprimer des valeurs universelles.

C’est sans doute ce qui était dans l’esprit de la majorité municipale de gauche à Brest lorsqu’elle refusa d’accéder à la demande du groupe UDB de traduire la devise de la République en breton au fronton des écoles : on ne peut traduire dans une langue régionale ces valeurs universelles qui appartiennent à l’histoire de la France et du peuple français. Dans l’émotion, certains se laissèrent même aller à demander si les mots de « Liberté, égalité, fraternité » existaient en breton ! He bien je dis et j’affirme que ce fut une mauvaise action car, ce faisant, notre majorité de gauche a contribué, non pas à reconnaitre l’universalité de ces valeurs, mais à en faire une exceptionnalité française. L’acte qui a été posé ce soir-là fut un acte d’ethnicisation de nos valeurs communes, celles-ci étant réduites à des valeurs « franco-françaises », un acte d’ethnicisation dont les tenants de tous les communautarismes, religieux ou autres, ne pourront que se féliciter.

En tant que femme de gauche, membre d’un parti de gauche, je dis, j’affirme et je revendique le fait que les langues sont « des constructions historiques humaines et que celles-ci reflètent l’histoire des groupes sociaux qui les utilisent » (Saïd Bouamama, « La France, Autopsie d’un mythe national »). Les placer sur une échelle hiérarchique, en fonction de leur essence, consiste tout simplement à nier qu’elles sont le produit de rapports de force, de rapports de domination et que leur rayonnement est déterminé par des facteurs politiques, militaires, économiques. Faut-il rappeler que c’est dans la « langue de la liberté » que Napoléon rétablit l’esclavage, que c’est dans la « langue de la liberté » que fut rédigé le code de l’indigénat et que l’on fit régner l’ordre colonial à Poulo Condor, que c’est dans la « langue de la liberté » qu’on donna l’ordre de tirer sur les fusillés pour l’exemple, puis dans la foule à Sétif et Madagascar?

En concluant sa déclaration apparemment bienveillante envers les langues régionales par le souhait que tous bénéficient de la « langue de la liberté », Jean-Luc Mélenchon se place dans un courant idéologique bien repérable, de la Révolution de 1789 à aujourd’hui, en passant par la IIIème République qui joua un rôle important dans ce domaine : celui qui d’un républicanisne arrogant qui confond (sciemment ?) unité politique et unicité culturelle, un républicanisme qui, s’appuyant sur un essentialisme des peuples et des langues, a construit une politique de mépris et d’exclusion des langues régionales de la sphère publique.

Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’ « au regard de la crise et des problèmes sociaux actuels, il y a des combats beaucoup plus importants que celui des langues régionales » ! Car ce dont il est question, c’est rien moins que notre conception de la République et de la Nation qui est en jeu. Ou bien on prolonge les discours des « élites » qui essentialisent les peuples et les langues à leur profit, invalident les multiples appartenances comme autant de dangereux points d’appui aux revendications des plus faibles, ouvrent la voie aux clivages ethniques. Ou bien, et c’est ma position de femme de gauche, et certainement aussi celle de mon parti, on travaille à l’émergence d’une citoyenneté du XXIème siècle capable d’intégrer la diversité dans un projet réellement démocratique de cohésion sociale. C’est aussi le projet de la « nation arc-en-ciel » porté par Nelson Mandela en Afrique du sud. Mais pour y parvenir, il faut en finir avec ce mythe de l’exceptionnalité française qui n’est qu’un fantasme nationaliste générateur d’exclusion. Avoir comme projet éducatif l’apprentissage de la « langue de la liberté » pour tous fait partie de ce fantasme. Il est contre productif et ne permet en aucun cas de lutter contre la précarité linguistique qui accompagne la plupart du temps la précarité économique. Ce dont souffrent les enfants des familles qui vivent dans cette précarité, ce n’est pas d’un excès de bi ou plurilinguisme, c’est au contraire d’un manque de reconnaissance de la diversité des pratiques culturelles et linguistiques de leur milieu.

J’invite Jean-Luc Mélenchon et ceux qui ont accueilli avec satisfaction sa position sur les langues régionales à lire « La France, autopsie d’un mythe national » de Saïd Bouamama, socio –économiste dont les recherches nous plongent au cœur de ce qui fonde le lien social. Ils y trouveront certainement quelques lumières sur la réalité de la société française et sur le retour en force de l’élitisme dit « républicain » dont le concept « langue de la liberté » est l’un des sousbassements.

Anne-Marie Kervern

Adjointe au Maire de Brest, Groupe des élues de l’Union Démocratique Bretonne